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La plaisanterie : le sentiment de la vie volée

La plaisanterie, de Kundera
La plaisanterie, de Kundera

J’ai terminé il y a quelque temps la Plaisanterie de Kundera. Parmi tous les angles de lecture du livre, il y en a un qui a particulièrement retenu mon attention. Ludvik était promis à un bel avenir universitaire et politique. Son implication dans sa section du Parti Communiste tchèque était forte, il était intégré. Un jour, tout a dérapé, à cause d’une blague qu’il a écrite sur une carte postale à propos des sessions de motivation à laquelle participait sa petite amie de l’époque. La blague était écrite en ces termes : « l’optimisme est l’opium du peuple ! Une atmosphère pleine de santé pue la stupidité ! Vive Trotsky ! »

Selon Ludvik, il s’agissait juste d’une plaisanterie destinée à taquiner son amie Marketa qui prenait tout au premier degré. Malheureusement, ce défaut n’était pas propre à Marketa. La carte postale est tombée entre les mains des autorités communistes. Convoqué, Ludvik n’a pas réussi à convaincre ses accusateurs qu’il s’agissait seulement d’une plaisanterie. Il a été exclu de l’université, du Parti et condamné aux travaux forcés dans les rangs de l’armée, parmi les parias.

Ludvik s’est senti floué, dépossédé de sa vie, mis à l’écart du chemin tout tracé pour lui. Quand l’occasion s’est présentée, il a tenté de se venger de l’instigateur de sa disgrâce, Zemanek, sans grand succès. Il a raté sa vengeance comme il a eu le sentiment de rater sa vie.

Mis à l’écart de ses proches pour ce qu’il considérait être une bêtise insignifiante, il a vécu un véritable drame. Il a été excommunié des siens, condamné à un travail dur parmi des personnes qu’il avait tout a priori pour exécrer.

Il a ruminé une amertume pendant toute son existence et nourri une méfiance fondamentale à l’encontre des autres et de lui-même.

Aurait-il pu agir autrement ? Que se serait-il passé s’il avait regardé ce tournant dans sa vie non pas comme une rupture injuste et irrémédiable, un coup du sort, mais comme un élément constitutif de sa destinée ?

Quelle aurait été sa vie si Ludvik avait accepté sa situation, l’avait intégré, avait considéré cette amputation même d’une part de son existence comme une part de cette existence, sur laquelle construire ? S’il avait oublié qu’une vie tracée lui avait été prise, pour imaginer qu’il avait à tracer sa propre route à partir d’un nouveau point de départ ?

Y a t-il un progrès en amour ?

Le paradoxe amoureuxDans son dernier essai, Le paradoxe amoureux, Pascal Bruckner dresse un panorama des péripéties de l’amour, dans le quotidien de nos vies et dans l’Histoire. L’une des thèses qui traverse le livre est qu’ « il n’y a pas de progrès en amour ». Mais est-ce si sûr ? Tout progrès est-il réellement hors de portée en amour, que ce soit dans notre vie quotidienne ou dans l’Histoire ?

L’amour des années 1970 à nous jours : révolution ou statu quo ?

L’auteur commence par évoquer ses souvenirs des années 1970, marquées par la libération des mœurs et le thème de l’ « amour libre ». Il s’agissait de faire sauter en éclat les anciens carcans, hérités d’une conception à la fois matrimoniale et patrimoniale de l’amour. Dans cette conception, le lieu de l’amour devait être le couple marié, même si cette position de principe était davantage animée par un souci de préservation d’intérêts financiers que par la flamme unissant deux êtres.

L’amour libre devait débarrasser l’humanité de cette hypocrisie, en remettant au cœur des relations le sentiment et le corps.

Quelques années plus tard, pourtant, on a retrouvé nombre des hérauts de cette nouvelle vision confortablement installés dans le mariage, se retournant à peine avec nostalgie sur leur jeunesse réformatrice.

Le couple, l’institution du mariage, l’importance de la fidélité, l’attachement à la famille n’ont pas été emportés par le tourbillon de l’Histoire. On les retrouve, plus vivaces que jamais, en ce début de vingt-et-unième siècle.

Est-ce à dire que tout est redevenu comme avant ? Loin s’en faut. La vie commune avant le mariage, le divorce, les naissances hors mariage, l’union libre, le PACS, se sont durablement ancrés dans les pratiques et dans les mœurs.

Si le couple, le mariage, la fidélité et la famille sont toujours aussi importants, le contenu de ces mots a changé. C’est le sentiment d’amour qui, seul, aujourd’hui, les justifie et leur donne de la valeur.

C’est ainsi que notre génération assemble de manière inédite des briques issues de la tradition et de nouvelles expressions sociales de l’amour, dans une recherche d’authenticité. Le couple, la famille, sont acceptés et même recherchés à condition d’être suffisamment souples pour s’adapter au temps qui passe, se réinventer, nourrir la vie au lieu de la figer.

Les relations amoureuses d’aujourd’hui ne sont pas de longs fleuves tranquilles. Elles sont faites d’attachement, de tendresse, de sexualité, de fidélité, d’infidélité, de ruptures temporaires ou définitives, de conflits.

La révolution des mœurs des années 1970 n’a pas tout bouleversé ; elle n’a pas non plus été un échec. Elle a ajouté une couche de complexité supplémentaire. Elle a libéré l’amour de ces anciennes entraves tout en mettant en lumière de nouveaux problèmes. « La liberté n’allège pas, elle alourdit », écrit Pascal Bruckner.

Peut-on dire pour autant qu’il n’y a pas eu de progrès en amour ? Accordons-nous pour dire que le progrès est une amélioration, un changement en bien. Dire qu’il n’y a pas eu de progrès n’est vrai que si l’on assimile le bien au bien-être. Il n’est pas sûr que l’amour d’aujourd’hui soit plus heureux que celui de 1960. Mais il a assurément conquis des degrés de liberté, et c’est là un réel progrès.
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Technologies intellectuelles

En faisant des recherches sur l’intelligence artificielle, je suis tombé, par sérendipité, sur l’expression « technologies intellectuelles », reprise par Nicholas Carr dans un récent article. Nicholas Carr indique que l’expression a été utilisée par le sociologue Daniel Bell pour désigner les outils que nous avons inventés pour augmenter nos capacités mentales. Parmi ces technologies viennent à l’esprit la lecture et son corollaire l’écriture, mais aussi le calcul. Des démarches comportementales visant à augmenter l’efficacité personnelle comme les techniques d’organisation, de communication  ou d’interaction dans des groupes en sont, à mon avis, d’autres exemples.

Sans entrer dans la distinction entre technologie et technique, on conçoit que ces pratiques doivent être apprises, peuvent devenir comme une « seconde nature », mais ne sont pas instinctives. Elles ne sont pas inscrites naturellement dans notre développement cognitif, comme le langage. Nous ne sommes pas conçus génétiquement pour lire, compter, gérer le temps ou interagir de manière optimale dans des groupes.

Pourtant, si l’on prend l’exemple de l’écriture et de la lecture, on est fasciné par le fait que ces apprentissages deviennent si intimement liés à nous que nous les pratiquons comme naturellement.

Des technologies visant à augmenter l’efficacité comportementale, et pas seulement intellectuelle, ne pourraient-elles pas être aussi utilement enseignées, comme faisant partie de l’ABC de l’être humain en devenir, au même titre que la lecture et le calcul ?

Je pense qu’elles devraient faire partie de l’enseignement de base proposé à tous. L’étude d’ouvrages comme « Getting things done » (David Allen), The Evolution of cooperation (Robert Axelrod) ou How to win friends and influence people (Dale Carnegie) , seraient à mon avis au moins aussi profitable aux jeunes en formation que l’étude des racines carrées ou de la triangularisation des matrices…

Les gens

Je termine la lecture du dernier roman de Philippe Labro : « les gens ». J’aimerais vous livrer, sans ordre pré-établi, les impressions que m’a laissé cet ouvrage.

Le titre et la 4ème de couverture m’ont particulièrement attirés. La 4ème de couv’, reprise dans le livre parmi d’innombrables autres citations, est la suivante :

« Le sage doit rechercher le point de départ de tout désordre. Où ? Tout commence par le manque d’amour. »

Mo-tzu, philosophe chinois, 479-391 av. J.-C.

Je m’attendais à un ouvrage plein de sympathie pour nos contemporains, les inconnus que nous croisons au quotidien, nos proches. Labro exprime en effet beaucoup d’humanité et de sympathie pour les héros de son roman mais pas, comme je l’imaginais, pour des personnes à la vie ordinaire, des personnages du quotidien, des Monsieur et Madame Tout-le-Monde. En fait, le roman se passe pour l’essentiel dans la haute bourgeoisie californienne, la bobosphère parisienne et le microcosme audiovisuel. Sans doute Labro (que je ne connais pas) parle t-il des gens qu’il cotoie au travers de sa profession. Mais pour moi, ces catégories de la population ne sont pas représentatives « des gens », mais justement de types socioculturels bien précis.

Il est vrai que le titre est un défi. « Les gens » existent-ils ? Comment parler d’une telle généralité ? Il y a bien deux passages où, en quelques pages, Labro décrit tout ce qui se passe en dehors de la dizaine de vie dans lesquelles il nous fait rentrer ; mais « les vrais gens » sont assez absents de ce livre.

D’autant plus absents que tous les protagonistes du roman ont de fortes personnalités. Tous excellent, dans leur registre. Ils font montre d’une grande détermination. Or, les gens (la plupart d’entre nous) ne sont pas des héros. Nous hésitons ; nous tergiversons ; nous changeons d’avis ; nous sommes forts et faibles à la fois. Les personnages de Labro ressemblent trop à des archétypes, des figures représentatives, bref sont trop parfaits pour être crédibles.

Sur le style, enfin, je trouve que Labro abuse des néologismes et des onomatopées. Je ne lui ferai pas le reproche d’abuser des citations, car il s’en explique lui-même, dans la bouche de l’un de ces personnages : les personnages que l’on cite ne sont pas des refuges, ce sont des rencontres.

Malgré tout, j’ai passé un agréable moment à la lecture de ce roman. L’intrigue est prenante, on s’attache aux personnages. Il y a un côté cinématographique (un soupçon de violence, un tantinet de sexe), de l’action. Les 450 pages du livre s’écoulent agréablement, mais sans plus.

Ray Kurzweil et moi

Je suis en train de lire The Age of spiritual machines de Ray Kurzweil et j’y trouve beaucoup de plaisir. Dans cet ouvrage, il démontre pourquoi l’avènement de machines dépassant largement l’intelligence humaine est inéluctable, et dans un avenir proche. Il se penche en détail sur la question de la conscience des machines. Longtemps, j’ai pensé que des machines existeraient un jour avec une intelligence de type humain, avec lesquelles on pourrait converser, des machines ressemblant à s’y méprendre à des êtres humains. C’est d’ailleurs à ce stade que, selon Alan Turing, on pourra parler de machines intelligentes. Mais je pensais que ces machines seraient purement « mécaniques » et que tout ce que l’on pourrait constater, c’est qu’elles sont intelligentes. Il me semblait qu’on ne pourrait pas affirmer qu’elles sont conscientes, notamment d’elles mêmes.

Aujourd’hui, à la lecture de Kurzweil, je me rends compte que c’est la même chose pour mes interlocuteurs humains. Puis-je dire qu’ils sont conscients ? Qu’est-ce que j’en sais, après tout ? La conscience est une expérience purement subjective. Je peux dire que je suis conscient mais je ne peux pas affirmer que vous qui me lisez l’êtes aussi.

La conscience n’est pas quelque chose d’observable. Et Kurzweil de citer Leibniz qui explique qu’en observant un cerveau en train de penser, on pourra en détailler toute la « mécanique » mais que l’on observera pas ses pensées. Aujourd’hui, on pourrait dire que l’on pourra peut-être observer les manifestations électromagnétiques de la pensée mais pas la pensée elle-même.

Ce qui vaut pour les êtres humains aujourd’hui vaudra demain pour les machines. Cela m’amène à deux réflexions. La première, c’est que, lorsque quelqu’un me parle, je fais l’hypothèse qu’il est conscient et conscient le lui-même. Mais c’est une croyance de ma part. Je m’aperçois donc que j’ai des croyances, que je suis « croyant ». Et cette prise de conscience (c’est le cas de le dire) n’est pas rien pour un sceptique comme moi !

La deuxième, c’est que je suis d’accord avec le pronostic de Kuzweil qui annonce que « prochainement » des machines très évoluées nous diront qu’elles sont conscientes d’elles-mêmes…et que nous les croirons. Moi aussi, j’anticipe le fait que je les croirai. L’idée fantaisiste selon laquelle, un jour, des machines réclameront des droits, du respect personnel, n’est finalement pas si fantaisiste que cela.

« Objets inanimés, avez-vous donc une âme ? » se demandait Lamartine. Pas tout à fait encore. Mais cela ne saurait tarder. Et ce jour-là, il faudra vous respecter en tant que personnes.