Archives pour l'étiquette automatisation

J’ai fait mes courses dans une épicerie chinoise 100% automatisée

Après avoir révolutionné le commerce électronique en prenant d’emblée le virage du mobile (m-commerce), la Chine est en train de changer le visage du commerce de proximité.

C’est ce que j’ai pu vérifier lors de mon séjour récent à Pékin au travers du test d’une épicerie 100% automatisée de la chaîne Bingobox.

Une épicerie Bingobox
Une épicerie Bingobox

Dans cette épicerie, vous ne trouverez aucun vendeur. Tout se fait en libre-service.

La première étape consiste à télécharger l’application Bingobox sur son téléphone. Pour les étrangers, une version en anglais existe : vous n’aurez donc pas besoin de prendre des cours de chinois en accéléré !

1. Etape 1 ; installer l'application Bingobox sur son téléphone
Etape 1 ; installer l’application Bingobox sur son téléphone

Il convient ensuite de pénétrer dans la boutique. Pour cela, vous devez déverrouiller la porte en scannant le QR code affiché à l’entrée de la boutique, à l’aide de votre téléphone.

Étape 2 : déverrouiller la porte de l'épicerie en scannant le QR code avec son téléphone
Étape 2 : déverrouiller la porte de l’épicerie en scannant le QR code avec son téléphone

Une voix venant du magasin et un message sur l’écran de votre téléphone vous signalent quelques secondes plus tard que la porte est ouverte, Vous pouvez alors pénétrer dans le magasin et choisir vos produits, comme dans n’importe quelle autre épicerie.

Étape 3 : choisir ses produits sur les étagères de l'épicerie Bingobox
Étape 3 : choisir ses produits sur les étagères de l’épicerie Bingobox

Une fois que vous avez effectué votre choix, vous devez déposer vos produits dans un caisson qui va scanner les étiquettes et déterminer la somme que vous devez débourser.

Étape 4 : placer ses produits dans le caisson de lecture Bingobox
Étape 4 : placer ses produits dans le caisson de lecture Bingobox

Le caisson reconnaît les produits grâce aux petites puces électroniques radio-fréquence (dites puces RFID) contenues dans les étiquettes.

Étiquette produit avec puce RFID
Étiquette produit avec puce RFID

Sur l’écran de contrôle situé à côté du caisson, vous pouvez vérifier que les produits ont été correctement reconnus et valider votre commande.

Étape 5 : validation du panier
Étape 5 : validation du panier

En cas de difficulté, il est toujours possible de faire appel à un télé-assistant.

Télé-assistance dans une épicerie Bingobox
Télé-assistance dans une épicerie Bingobox

Si tout est correct, il ne vous reste plus qu’à payer vos produits grâce à votre téléphone,  en utilisant un des moyens de paiement proposés : Wechat (l’application couteau-suisse utilisée quotidiennement par tous les Chinois), Alipay (la solution de paiement mobile du géant chinois du e-commerce Alibaba) ou encore la solution de paiement intégrée à l’application Bingobox.

Étape 6 : paiement (ici, par Wechat)
Étape 6 : paiement (ici, par Wechat)

Une fois le paiement effectué, vous pouvez sortir du magasin. A la sortie, vous devez patienter quelques secondes dans un sas qui s’assure que vous n’emportez pas dans vos poches de produits non payés.  Ensuite, la porte est déverrouillée et vous pouvez sortir.

Étape 7 : sortir du magasin
Étape 7 : sortir du magasin

Au final, l’expérience s’avère extrêmement fluide. Le processus étape par étape est très bien conçu en mettant l’accès sur le côté pratique, facteur déterminant pour l’adoption d’une nouvelle technologie par les Chinois. Ce  genre d’épicerie permet de faire ses courses à toute heure du jour et de la nuit, et vous n’avez même pas besoin d’emporter d’argent liquide ou de carte de crédit : votre téléphone mobile suffit.

Le consommateur y trouve donc son compte. Quant à la société en général, il conviendrait de peser le pour et le contre. D’un côté, il n’y a plus de caissier ; d’un autre côté, ce genre d’épicerie crée de l’emploi : livreurs, personnes qui déposent les produits sur les rayons, équipes de nettoyage, ingénieurs et techniciens en charge de la maintenance du système, télé-opérateurs…

De telles épiceries automatisées rencontreront-elles le succès chez nous ? La principale barrière à l’entrée me semble la faible adoption, à ce jour, des solutions de paiement mobile, en tout cas en France.

Mise à jour du 1er août 2019

D’après un de mes collègues à Pékin, l’une des limites du système est que chaque épicerie ne peut accueillir qu’un client à la fois, pour des raisons de sécurité.  Vraisemblablement, il n’est pas question que deux personnes se retrouvent dans un environnement clos, en dehors de la présence physique d’un salarié. Cela pose donc la question de la rentabilité et de la compétitivité de ce type d’épicerie, sachant que le coût salarial d’un caissier reste faible en Chine et que des épiceries ouvertes 24h/24 avec des salariés en chair et en os, comme Seven Eleven, sont répandues dans les grandes villes de Chine.

D’après un article de Pandadaily,  Bingobox cherche à accroître sa rentabilité en misant sur les économies d’échelle liées à une production de masse et en réduisant ses coûts. Pour se faire, la société cherche notamment à diminuer les coûts de manutention liés à l’apposition d’étiquettes RFID sur les produits, grâce à des systèmes de vision artificielle et au recours à des étagères intelligentes munies de capteurs.

Quoi qu’il en soit, toujours selon ce même article, la véritable question n’est pas tant celle de la rentabilité de Bingobox elle-même que celle des commerçants franchisés qui utilisent sa technologie. Ceux-ci doivent s’acquitter de coûts importants, qui font que les épiceries automatisées ne sont rentables pour eux que dans des zones de chalandise bien particulières.

Bien nourrir les maîtres

Hier soir, j’ai téléchargé un film sur une plate-forme légale : 5 euros la location d’un long métrage de 90 minutes. Tout s’est fait automatiquement : la navigation dans le catalogue de films, l’achat (la plate-forme a stocké mon numéro de CB dans sa base), le téléchargement sur la tablette…

Sur ces 5 euros, je sais que la plate-forme va encaisser 30%. 1 euros 67 pour un processus sans la moindre intervention humaine.

Pas étonnant qu’Apple (puisqu’il faut bien appeler un chat un chat) soit aujourd’hui la première capitalisation boursière au monde. Ils ont su exploiter un modèle économique hors pair.

Moi, je vais pouvoir consommer mon divertissement en conserve (qu’est-ce d’autre qu’un film ?) et m’endormir repus de cette alimentation culturelle consommée par des millions d’autres que moi. Nous ne mangeons pas encore tous du même boeuf cloné à l’infini mais les biens culturels numériques, eux, permettent ce miracle.

Quant à Apple, 1,67 euros supplémentaires viennent de tomber dans son escarcelle sans, pour ainsi dire, que mes congénères humains n’en tirent, eux, le moindre profit. Encore une fois, tout s’est fait par le truchement de machines.

Les machines, c’est bien plus pratique que les êtres humains, pour s’enrichir. En effet, un salarié travaille quoi, 7 à 8 heures par jour, soit à peine le tiers de sa journée. Et encore, pas tous les jours : à peine 5 jours sur 7. Sans compter les vacances, congés maladie, et j’en passe. Au final, si un salarié travaille pour son employeur un dixième de son temps dans l’année, c’est déjà beau. Le problème, c’est que le système économique doit subvenir à 100% de son temps de vie.

Une machine, au contraire, ça fonctionne 100% de son temps de vie. Et c’est bien moins gourmand qu’un être humain, bien moins exigeant aussi en termes de variété de menu (électricité à tous les repas), bien moins revendicatif, en fait.

Ah, s’il était possible de se passer complètement des êtres humains pour produire les biens et rendre les services ! Comme les multinationales à la cool comme Apple seraient contentes. Car n’oublions pas qu’Apple, c’est cool.

Oui mais, il y a un petit souci : si cela arrivait, à quoi servirait finalement les 99% de la population mondiale qui aujourd’hui sont encore nécessaires à la vie économique ? Que se passera t-il quand les maîtres du monde économique pourront être servis complètement par des robots ?

Les maîtres s’emploient bien à y parvenir. Les ingénieurs R&D (engeance encore malheureusement nécessaire, faute d’IA digne de ce nom) sont sur le pied de guerre. En attendant, continuons, nous, consommateurs béats et endormis, à bien nourrir les maîtres. Dans leur bonté, ils continuent à nous jeter notre pitance : mon téléchargement est terminé.

La technologie ou les hommes ?

La lecture du billet « Faut-il interdire les caisses automatiques des supermarchés ? » sur le blog de mon ami Laurent Pinsolle me donne l’occasion d’exposer sur ce blog des réflexions que j’avais en tête depuis un moment.

Laurent explique que le remplacement des caissières par des caisses automatiques détruit des emplois et que l’État devrait intervenir pour l’interdire ou le limiter.  Je ne développerai pas dans ce billet l’aspect politique du sujet mais m’intéresserai plutôt à la manière dont nous nous servons de la technologie.

Pour commencer, remarquons que si le progrès technique fait rêver et avancer l’humanité, son interdiction est aussi un fantasme récurrent, s’illustrant dans de multiples réalisations artistiques. Elle est le thème, par exemple, du roman de Barjavel Ravage. Dans ce roman, nous rappelle G.M. Loup sur Barjaweb, « l’innovation est interdite, et lorsqu’il viendra à l’un des habitants observant l’effet de la vapeur sur une marmite l’idée de se servir de la force de la vapeur, celui-ci poussé par la seule curiosité et l’innocente et même généreuse intention de soulager la peine de ses frères deviendra un criminel, qu’il faudra exécuter. » Pour prendre un deuxième exemple, dans Blade Runner, les « répliquants », êtres manufacturés à l’apparence humaine, sont interdits de séjour sur Terre.

Ce rapport d’attraction-répulsion à l’égard de la technologie est toujours à l’œuvre aujourd’hui. Côté attraction, les hommes sont fascinés par les possibilités que la technologie offre de réaliser le projet cartésien de « nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature ». Côté répulsion, on peut se demander si nous ne sommes pas possédés nous-mêmes par la technologie.

La question de la possession est bien au coeur du sujet. Qui décide des grands chantiers technologiques ? Ce sont les plus puissants, et la puissance que l’on a sur les autres est largement liée, dans ce monde, à ce que l’on possède, que l’on soit un Etat ou un industriel. C’est donc sur les usages que font les puissants de la technologie qu’il faut s’arrêter.

Plusieurs options s’offrent à eux : utiliser la technologie pour permettre des choses qui étaient auparavant impossibles, et donc élargir l’horizon de l’humanité. C’est la technologie qui permet l’exploration de Mars, le traitement de maladies graves, l’exploration de torrents de données en une fraction de seconde, etc. Mais ils peuvent aussi utiliser la technologie pour augmenter leur richesse ou leur pouvoir, quitte à le faire au détriment du reste de la population. C’est ce qui se passe lorsque l’on remplace des caissières par des machines automatiques ; c’est aussi ce qui arrive lorsque l’on automatise une ligne de métro pour régler le problème des grèves en supprimant les grévistes potentiels. Paradoxalement, cette expression du pouvoir (technologique, financier) est aussi un aveu d’échec : faute de pouvoir régler un problème social récurrent, on cherche à apporter une réponse technique à un problème humain.

L’omniprésence de la technologie, qui peut prendre la forme du remplacement de la main d’oeuvre salariée par des machines, n’est donc que le reflet des aspirations de certains acteurs dominants de notre société. La solution de fond ne me semble donc pas de bannir telle ou telle technologie mais plutôt de travailler sur les coeurs, les motivations, la vision de la vie de nos contemporains. Cela passe par un rétablissement du dialogue entre les gens, par la remise au premier plan des valeurs humaines, par de l’organisation, du management… Toutes choses qui ne sont pas parfaitement maîtrisables, contrairement à des schémas techniques.